Un dotnet add package d’une bibliothèque qui n’existe pas. Une méthode d’API parfaitement nommée, parfaitement documentée… et parfaitement fictive. Un avocat américain qui cite au tribunal des jurisprudences inventées par ChatGPT — véridique, il a été sanctionné pour ça.
Le mot est entré dans le langage courant : l’IA hallucine. Mais pourquoi ? Est-ce un bug qu’on va corriger ? Un mensonge ? Ni l’un ni l’autre — et une fois qu’on a compris le mécanisme, on sait exactement comment s’en protéger. On démonte. Vous allez voir : c’est pas sorcier.
Le mécanisme : une machine à finir les phrases
Débarrassons-nous du malentendu principal : un LLM ne consulte pas une base de faits pour répondre. Il fait une seule chose, en boucle : prédire le prochain token le plus plausible compte tenu de tout ce qui précède (token par token, littéralement).
Imaginez un conteur prodigieux : il a lu toute la bibliothèque, et son métier est de toujours finir ses phrases, avec la suite la plus naturelle possible. Demandez-lui la capitale de la France : « Paris » est de très loin la suite la plus plausible — il a « raison ». Demandez-lui une bibliothèque .NET pour un besoin pointu qu’il n’a jamais vraiment vue : la suite la plus plausible est un nom qui ressemble à ce qui existe. Microsoft.Extensions.SuperJson sonne parfaitement crédible. Il vient de l’inventer — avec la même mécanique, la même assurance et le même ton que quand il dit vrai.
C’est le point clé : plausible ≠ vrai. L’hallucination n’est pas une panne du système — c’est le système, appliqué là où il n’a pas assez de matière.
Pourquoi il ne dit pas « je ne sais pas »
Parce que rien, dans sa construction, ne l’y pousse naturellement. À l’entraînement, produire une réponse plausible est récompensé ; « je ne sais pas » est rarement la suite la plus probable d’une question. Les modèles récents progressent nettement — entraînés à refuser, à exprimer l’incertitude, à chercher sur le web — mais le mécanisme de fond reste : un moteur de plausibilité, pas un moteur de vérité.
Ajoutez-y la température — ce réglage qui dose le hasard dans le choix du prochain token. Basse : le modèle prend presque toujours le token le plus probable (répétitif, mais sage). Haute : il s’autorise des choix moins probables (créatif, mais aventureux). Utile à connaître : pour du factuel ou du code, on la baisse ; pour brainstormer, on la monte.
Pourquoi ça frappe surtout les cas rares
Le conteur est solide sur ce qu’il a lu mille fois, fragile sur ce qu’il a lu trois fois. D’où une règle d’or trop peu connue : plus votre question est pointue, plus le risque d’hallucination monte. La syntaxe de base de C# : béton. L’API précise d’une bibliothèque confidentielle dans sa version d’il y a trois mois : zone rouge — il interpole, il comble les trous avec du plausible.
C’est exactement le mécanisme du slopsquatting vu dans l’article sécurité : les IA inventent souvent les mêmes noms de paquets plausibles, et des attaquants publient de vrais paquets malveillants sous ces noms-là. L’hallucination des uns fait le phishing des autres.
Et le paradoxe à garder en tête : ce défaut est indissociable de la qualité principale. La capacité à générer du texte nouveau et plausible, c’est aussi ce qui écrit vos brouillons, propose trois architectures et reformule vos e-mails. On ne « répare » pas l’hallucination sans lobotomiser la créativité. On la borde.
Comment vivre avec : les cinq garde-fous
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Ancrez (le bibliothécaire). C’était l’article d’hier : avec le RAG, le modèle répond appuyé sur vos documents posés sous ses yeux, au lieu de puiser dans sa mémoire statistique. L’hallucination recule massivement dès que les faits sont dans le contexte.
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Outillez (le harnais). Un agent qui peut compiler, tester, exécuter attrape ses propres inventions : le paquet fantôme ne survit pas à
dotnet restore, la méthode fictive ne survit pas au build. C’est tout l’argument du harnais : la boucle écrire → vérifier → corriger transforme un conteur en ingénieur. -
Exigez les sources. « Cite le document et la section » change tout : une affirmation sourcée se vérifie en un clic, une affirmation nue se croit sur parole. Les réponses avec recherche web ou RAG + citations sont structurellement plus sûres.
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Vérifiez le vérifiable — vous. Le réflexe humain reste le dernier maillon : un paquet s’installe → il se vérifie sur nuget.org ; une jurisprudence se cite → elle se cherche ; un chiffre part en production → il se recoupe. Tout ce qui est vérifiable se vérifie, proportionnellement à l’enjeu.
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Calibrez la tâche. Température basse et formats contraints pour le factuel ; et pour les questions pointues, préférez un modèle avec accès à la documentation fraîche (recherche, MCP vers vos docs) plutôt que sa seule mémoire.
En résumé
- Un LLM est un moteur de plausibilité : il complète avec la suite la plus crédible — qui est souvent vraie, mais pas parce qu’elle est vraie.
- L’hallucination frappe fort sur les cas rares (API pointues, versions récentes, domaines confidentiels) — précisément là où on aimerait lui faire confiance.
- Elle est le revers de la créativité : on ne la supprime pas, on la borde — RAG pour ancrer, outils pour vérifier, sources pour tracer, humain pour trancher.
- Et rappel de la série : le paquet suggéré par une IA se vérifie avant l’installation.
Un conteur génial qu’on ne laisse jamais publier sans relecture ni vérification des faits : voilà le bon modèle mental. Le prochain billet s’attaque à la suite logique — comment tester une application dont le cœur ne répond jamais deux fois pareil. D’ici là, souvenez-vous : plausible n’est pas vrai. Et ça, franchement… c’est pas sorcier.